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Le miracle, à l’infini.

Le poète suscite l’écriture qui ensuite le soutient et le guide dans son parcours aveugle. Ils cheminent ensemble au cœur de la forêt des mots, non pas en quête de fusion mais vers la création.
Attelée à l’écriture, c’est aussi vers elle que je vais de mon pas tantôt léger comme une plume, tantôt lourd d’incertitudes.

Ce matin dans la forêt, une pluie d’or a baigné mon visage. J’ai arpenté les chemins tapissés de feuilles, humé les effluves de champignons et de bois coupé qui saturaient l’air, traversé une féerie de couleurs déposée cette nuit par la main experte d’un automne au sommet de son art.
Les yeux levés vers le ciel, il me semblait marcher sous une voute de tableaux de Séraphine Louis. Elle me guidait dans sa galerie, lumineuse, inspirée, frémissante. Nul autre qu’elle n’aurait pu à ce point me faire ressentir le luxe de ce royaume.

Elle nait en 1864 un jour de septembre où la chaleur de l’été s’enfuit à petits pas sous un soleil qui rehausse déjà sa palette de quelques touches automnales. Sa mère a accouché d’une nouvelle fille comme on vêle, son père rentrera peut-être ce soir, s’il n’a pas trouvé à qui louer ses bras. La vie est rude pour la famille Louis et le pire qui peut arriver ne tarde pas : Séraphine n’a qu’un an quand elle perd sa mère, sept quand elle devient orpheline. Elle sera l’enfant solitaire de maigres troupeaux dans cette Oise paysanne reculée avant d’être placée comme domestique au couvent des Soeurs de la Providence, les bien-nommées.

Elle récure, astique, encaustique toute la journée, pliée en deux, imprégnée, fascinée, par les chants religieux, le frôlement des lourds tissus immaculés sur les dalles cirées, les murmures et les rires de ces femmes entre elles. Séraphine n’a plus peur, elle a trouvé sa voie, ce sera Dieu, son Dieu à elle toute seule. Alors elle se met à chanter. Elle n’y comprend rien mais mémorise tout, ça monte et ça descend, une seule voix, c’est simple. Ici on cherche l’harmonie dans l’unisson, l’accord le plus plat et le plus puissant qu’on puisse trouver entre les voix. La musique est secondaire, c’est le texte qui mène, transperce, transcende : pendant trente ans Séraphine chante sept fois par jour des Vigiles aux Complies les textes sacrés latins. Et quand enfin à la tombée de la nuit, toutes les lumières s’éteignent, elle regarde le cœur plein de joie la statue de la vierge Marie, éclairée de frêles bougies, transfigurée par le Salve Regina du dernier chœur..

Les Sœurs ont fait vœu d’éducation, charité bien ordonnée commence par soi-même : ici Séraphine apprendra à lire et à écrire. Elle découvrira le français et conservera au fond de son cœur le latin comme la langue de l’art absolu : celle qu’on chante et qu’on illustre d’enluminures flamboyantes.

Dans les rares heures volées à son dur labeur, elle commence à préparer les si belles couleurs qu’elle a vues dans les livres adressés à Dieu. Elle récolte le noir au fond des ruisseaux, le rouge à la gorge écarlate des bœufs, le bleu au cœur des chardons, elle s’arrête essoufflée dans sa corvée de bois sous les grands arbres chevelus, elle lève son visage vers le ciel et elle voit de tout là-haut la lumière qui arrive, comme une promesse. La nuit, seule au fond de sa souillarde, elle se met à chanter et à peindre dans un même élan spirituel, en extase, des fleurs, des fruits et des feuilles, en offrande à Dieu.

Ce sont ses feuilles, ses branches, d’une insolence folle qui viennent ce matin m’aider à déchiffrer la canopée multicolore. Parce que tout est toujours bien à elle, Séraphine nous donne tout. Elle redonne la vue à mon pas aveugle, la confiance en demain à mon bâton hésitant et la certitude que la beauté existe en tout lieu pour qui sait vivre dans l’émerveillement. Ses dernières volontés étaient que soit inscrit sur sa tombe : Ici repose Séraphine Louis, sans rivale, et attendant la résurrection bienheureuse. Elle n’a pas été entendue par ses contemporains mais elle aura finalement été exaucée.

Avec toute ma joie,

1 Réponse
  • Avatar
    Evelyne
    novembre 14, 2020

    Merci Isabelle pour ce beau texte qui tournoie comme une feuille d’automne sur la toile du monde.
    Le « sans rivale » me laisse perplexe.
    Sentiment de sa complexion intime, unique ?
    Signe d’humilité, elle se fond dans la vie comme dans la mort ? Comme un ruisseau, elle coule ?
    La féminité dans son acception collective ?
    Ce « sans rivale » serait peut-être adressé aux hommes, pour les rapprocher de l’amour divin, les inspirer ?
    Ou à rapprocher de « attendant la résurrection bienheureuse », elles serait tous les êtres à la fois ? ou pour le moins consciente que l’humain n’est qu’une enveloppe ?
    Sans rivale…

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