Sign up with your email address to be the first to know about new products, VIP offers, blog features & more.

24h dans la vie de Nina Simone… and I’m feeling good!!

Le soleil brille sur le jardin et donne à notre nouvelle « pelouse » un petit air de crâne rasé en résilience : de petits paillassons d’herbe apparaissent ici et là, à peine une ombre verte sur la terre grise, promesse d’un renouveau imminent. La couleur, toujours, nous précède.

Hier nous avons porté quelques chaises, quelques livres, quelques disques dans notre nouvelle cabane en bois fraichement construite. Dans l’odeur douce du bois nous avons écouté la voix chargée de vie, de colère, de beauté de Nina Simone. Cette femme-homme, cette noire-blanche, cette petite fille enfermée dans une grande dame qui, toute sa vie, a attendu un miracle extérieur, sans voir qu’elle portait elle-même ses ors vers son cercueil, concert après concert, verre après verre, coups de gueule et chagrins d’enfant entremêlés dans ce corps d’ébène. « Ma sœur ? La Callas bien sûr, pourquoi me parlez-vous de Billie Holiday, trou-du-cul de journaliste! ».

C’est en robe à smocks blanche qu’elle est montée pour la première fois sur une vraie scène : de ses doigts sans fin Eunice s’amusait déjà, en dehors des heures passées sur l’orgue de l’église où la famille Waymon au grand complet priait et espérait des jours meilleurs, à relier, sous la musique de Chopin, Bach, Lizt, les notes blanches et noires dans un même chant, une même harmonie, une même espérance. Alors quand la femme blanche arrivée en retard a délogé du premier rang ses parents endimanchés « Il y a des places au fond pour les gens comme vous ! », son sang rouge de colère n’a fait qu’un tour. La musique s’est arrêtée net et c’est la voix de cette future black power en socquettes blanches qui s’est fait entendre «  Papa, maman, si vous bougez, j’arrête de jouer ». Elle sera puissante et radicale ou ne sera pas. La messe est dite.
Quand tu décides un jour de relever la tête, tu la tiens ensuite droite toute ta vie… et tous tes os s’en souviennent.

À douze ans, miss Mazzy lui dira « Je n’ai plus rien à t’apprendre, va mon bel oiseau, lance-toi » et ce grand professeur de piano qu’elle appelait « ma mère blanche » la prépare à rentrer au pensionnat pour « jeunes noirs surdoués » d’où elle sortira major. Mais Eunice n’entrera pas à la prestigieuse Juilliard School of Music de New-York et ce malgré le support indéfectible de ses admirateurs et soutiens financiers, blancs et noirs réunis derrière le génie de cette enfant. Parce qu’elle était noire ? Parce que d’autres étaient meilleurs qu’elle ? On ne le saura jamais. Elle voulait être la première femme noire concertiste de musique classique en Amérique. Sinon à quoi bon supporter ces terribles douleurs de dos?

Alors elle prendra des leçons particulières avec celui qui aurait dû être son professeur si elle avait été reçue et pour se les offrir elle commence à jouer dans les bars… Et c’est là qu’elle a rendez-vous avec son histoire: la salle ne désemplit pas, tout le monde se précipite pour l’écouter jouer. Le patron sent la bonne aubaine et lui dit « les noirs ça sait chanter, chante ou je te vire ». Honteuse de ce qui la fait vivre, elle se choisit un nom, loin du sien, loin de ses parents qui la tueraient s’ils savaient. Ce sera Nina Simone, Nina comme niña la petite fille étrangère, Simone comme Signoret la statue blanche auréolée d’or venue d’Europe, féministe, socialiste, radicale.

Je soupire en écrivant, je soupire en pensant à toutes ces vies magnifiques qui ont un jour martelé la même planète que moi. J’aurais pu la croiser, en 1981 elle chantait dans de petites salles à Paris, son public ne venait plus et moi je passais à côté comme beaucoup de ma génération : je n’ai pas vu Barbara, je n’ai pas vu Nina Simone, je ne savais pas encore qui j’étais.
Je dédie ce texte à toutes celles qui un jour apprennent enfin à être elles-mêmes, à rentrer chez soi comme on dit. Entièrement, réellement, librement.

Et si vous voulez prolonger l’enchantement, n’hésitez pas à aller voir « miss Nina Simone » c’est au Lucernaire et c’est tiré du très beau roman « Nina Simone » de Gilles Leroy.
J’ai passé 24h avec miss Nina Simone….and I’m feeling good!!

Avec toute ma douceur,

Qu'en pensez-vous?