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Le chant d’aujourd’hui – « Celles qui attendent… » (Rhapsodie 2)

C’était l’hiver. Dans cette baie aux rivages escarpés,
quelques phoques passaient au loin, des monceaux de coquilles vides parsemaient
la plage, de rares buissons épineux luttaient contre le vent glacé.

Une vieille femme aux traits burinés, couverte d’une fourrure
ocre, regardait la mer. L’inquiétude se lisait sur son visage, illuminé de
rouge. Elle cherchait à lire, désespérément, un message dans le bleu profond de
la mer, dans la danse des nuages, dans le vol des goélands : où donc était
son fils ? Quand rentrerait-il ?
Elle savait que le temps lui était compté et espérait, en venant désormais
plusieurs fois par jour scruter la mer, accélérer le retour de celui qu’elle
attendait pour partir. « Je reviendrai Petite Mère, attends-moi »,
voilà ce qu’il lui avait dit sur la passerelle de la goélette Le bruit du vent.  Et attendre c’était ce qu’elle faisait depuis
tant de lunes qu’elle ne voulait plus ni compter ni se souvenir.

Le ravissement d’une journée de neige

La neige est arrivée. Quel bonheur de se promener dans la forêt cotonneuse. Je serais bien restée à arpenter tous ses chemins à l’infini, heureuse de découvrir ces paysages familiers revisités par la main experte d’un peintre à la palette monochrome. Ces rares journées où je me retrouve bloquée par la neige me ravissent, dans tous les sens du terme. Elles m’apportent à la fois une joie enfantine et me donnent l’impression de voler quelque chose à la routine des jours.

Quand j’utilise le mot « ravir », je pense toujours à l’extraordinaire livre de Marguerite Duras « Le ravissement de Lol. V. Stein ». Elle a été ravie elle aussi, Lola. Mais elle n’est jamais réapparue. Emerveillée d’assister au coup de foudre de son fiancé pour la belle femme qui vient d’entrer au bal.  Marquée à jamais par cet instant où, comme l’oeil plaqué au creux d’une serrure,

Qui a eu cette idée folle, un jour d’inventer la rentrée ?

Le retour est toujours une étape délicate, rentrer, revoir, retrouver, et en même temps insuffler du neuf dans tout ce dont on a encore besoin.
On traverse quelques jours de grâce, où l’énergie décuplée apportée dans nos bagages nous fait ranger, nettoyer, trier en quelques heures nos semaines d’absence lointaine. Et puis le soufflet retombe et un creux au bas du ventre se fait sentir : que faire pour en sortir ? Se centrer, s’apaiser, ressentir cette étrange étape annuelle, ce passage, comme une nouvelle chance de se mieux comprendre. Oui mais comment ?
Ce matin, j’ai donné quelques miettes à mon esprit pour le canaliser et l’empêcher de battre la campagne à la recherche d’une nouvelle agitation plus belle que la précédente. Assise sur une chaise j’ai regardé des insectes voler autour d’un buisson fleuri. Après quelques secondes à peine j’ai découvert que je ne regardais plus ni le buisson ni ses petits habitants ailés.

L’entrelacs souterrain est ce qui nous amène un jour à fleurir.

L’automne est la saison des flambées : un arbre fauve remplace un matin celui qui, la veille encore, se fondait dans le tapis vert de la forêt voisine. On a presque du mal à croire qu’il soit le même, mais c’est bien lui, dans une autre tonalité. Il fait ainsi entendre sa voix : premier à rougir ou à dorer, on ne voit que lui et il est beau de cette singularité. En quelques jours, la nature poète va faire éclater sa palette aux milles couleurs et pour peu que la lumière s’en mêle et qu’on y soit attentifs, il ne nous reste plus qu’à nous asseoir et profiter du feu d’artifice qu’elle nous offre si généreusement chaque année.

C’est une période qui s’annonce par le grand équilibre entre le jour et la nuit, le chaud et le froid, le dehors et le dedans. C’est l’autre moment,

Ce matin, j’ai invité la lumière à entrer en moi…

Ce matin j’ai invité la lumière à entrer en moi.
Cela peut sembler étonnant mais l’intention que je mis dans cette prière fit que la lumière entra vraiment. Elle s’infiltra dans chaque partie de mon corps, éclairant de sa douceur la moindre palpitation de cette alchimie extraordinaire qui fait de moi un être vivant.
Je l’accueillis et la laissais se promener de la tête au pied, doucement découvrir mon intérieur dont souvent je m’absente, comme si j’avais le choix. En maîtresse de maison je faisais bonne figure : j’ouvrais pour elle les portes closes et les recoins sombres, je l’accompagnais dans sa danse libre et saluais au passage des lieux insolites. Il me sembla fouler une terre inconnue et en vérité le voyage fut long pour l’impatiente que je suis. Qui peut pourtant se vanter de se déplacer à la vitesse de la lumière ?

« L’enfant qui », l’enfant qui quoi ?

« L’enfant qui » est le livre, publié cette année, d’une femme que je ne connais pas mais dont l’écriture est depuis « Les Demeurées» entrée dans ma bibliothèque ou plutôt dans les pépites que je recommande, prête, perd, retrouve, aime. Elle s’appelle Jeanne, Jeanne Benameur, si le mot sororité a un sens, alors c’est ici que j’ai envie de l’employer : Jeanne, je me sens en sororité avec vous.

J’ai trouvé « L’enfant qui » par hasard. Parfois, au milieu de tout ce rose qu’on nous propose, il y a quelque chose entre le gris et le bleu qui attire notre regard. Ce fut le cas ce jour-là. Difficile de dire pourquoi, un peu comme certains dirigent naturellement leurs pas vers les coins à champignons, j’ai depuis toujours cet instinct des livres-merveilles. À la différence des cueilleurs, je les partage ensuite avec allégresse : et qu’y a t-il de plus éternellement abondant qu’un livre qui serpente entre les hommes en leur ouvrant les yeux?