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De pierre et de plume : la visite à Nohant.

Chère grande amie,

Je suis venue te voir.
Je le sais, nous avions rendez-vous, au delà des ans, au-delà des modes, au-delà des mots.
Je veux être sincère.
Enfant, sur les bancs de l’école républicaine, « François le Champi » à la main, je m’étais endormie. Tes récits m’ennuyaient, je te trouvais fade et te préférais Balzac, Hugo, Zola. Je ne savais pas encore qu’ils étaient tes amis.
Jeune femme je t’avais fugacement croisée lors d’un séjour à Majorque. Brève, trop brève rencontre, je n’étais pas prête. Toi non plus d’ailleurs, voyage détestable avais-tu écrit alors. C’était sans appel. Les dépliants touristiques ne t’en tiennent nullement rigueur, ton nom y frappe joyeusement monnaie aujourd’hui.
En 2013, liseuse infatigable, je découvrais Becherel, la Cité du Livre bretonne, faite pour moi avec sa pluie de galettes et de livres. Je tombais par hasard sur ce que je ne savais pas que je cherchais,

Les femmes qui écrivent sont dangereuses…Anaïs Nin.

J’avais envie depuis longtemps de vous parler de deux femmes écrivaines qui sont entrées dans ma vie par la même porte : leur journal intime. George Sand et Anaïs Nin. L’une était née en 1804, l’autre en 1903, elles étaient tout à la fois femmes de leurs siècles et hors du temps : amantes passionnées autant d’hommes que de femmes, vendant pour quelques sous d’interminables lignes à des éditeurs friands de récits pour demoiselles prudes, vivant avec fantaisie une vie d’artiste libre et entourée, combattantes sincères pour la vérité et la place de la femme, muses géniales de leurs vies fascinantes.

Le premier livre que j’ai lu d’Anaïs Nin était la tranche de son journal 1931-1934, années durant lesquelles elle s’était emmêlée à la vie du couple Henry et June Miller à Paris. Son écriture m’avait bouleversée. C’était étrange pour moi, qui à l’époque ne savais pas qu’un jour j’écrirais,

Le chant d’aujourd’hui

Le chant est ce qui rassemble.
Les hommes, les âmes meurtries, les corps fragmentés, les visages flous.
Le chant comme le vent pénètre dans les failles, dans les blessures et va toucher, de son étrange vibration, une part de nous-même inconnue. Parfois, sur une simple note, alchimie subtile d’ondes nées pour ce moment-là, une porte s’ouvre et laisse passer un vieux chagrin oublié. Une vérité absolue, au confluent du « J’ai peur » et du « J’ai besoin », émerge alors et nous bouleverse. On a toujours le choix : partir en claquant la porte ou trouver le courage d’aller explorer cette fissure entre les mondes.
Quand on croit s’être défait de tout, il en reste encore et encore ; les illusions sont tenaces, les habitudes ont les doigts crochus, l’orgueil feule dans les sous-bois prêt à bondir sur notre volonté vacillante. Pourtant, cette image fugace, simple silhouette entre-aperçue,

Qui a eu cette idée folle, un jour d’inventer la rentrée ?

Le retour est toujours une étape délicate, rentrer, revoir, retrouver, et en même temps insuffler du neuf dans tout ce dont on a encore besoin.
On traverse quelques jours de grâce, où l’énergie décuplée apportée dans nos bagages nous fait ranger, nettoyer, trier en quelques heures nos semaines d’absence lointaine. Et puis le soufflet retombe et un creux au bas du ventre se fait sentir : que faire pour en sortir ? Se centrer, s’apaiser, ressentir cette étrange étape annuelle, ce passage, comme une nouvelle chance de se mieux comprendre. Oui mais comment ?
Ce matin, j’ai donné quelques miettes à mon esprit pour le canaliser et l’empêcher de battre la campagne à la recherche d’une nouvelle agitation plus belle que la précédente. Assise sur une chaise j’ai regardé des insectes voler autour d’un buisson fleuri. Après quelques secondes à peine j’ai découvert que je ne regardais plus ni le buisson ni ses petits habitants ailés.

J’écris à grand galop sur la plage du temps.

J’aime les verbes.
J’aime ce qu’ils dessinent : le temps qui passe et les milliers d’actions microscopiques que nous faisons pour rester vivants. Je conjugue à l’infini tous ceux qui me tombent sous la main: je t’aime, j’y étais, tu auras, ils partirent, elle arriva. Chacun d’eux est une promesse.

Le présent est pour moi le plus insaisissable. Et le temps d’écrire cette phrase, le présent est déjà passé. Le verbe se conjugue alors autrement, au passé composé parfois, à l’imparfait souvent, au plus que parfait jamais.

L’infinitif est le plus vaste : quoi de plus grand que galoper ? rêver ? vivre ? éternelle invitation, voyage à l’infini, questions sans réponse. Et tout ce qui est sans limite, comme les trois petits points de suspension qui se glissent si souvent dans les messages, me fait peur.

Pour moi écrire,

Et je voudrais, si tu le permets, déjeuner en paix…

J’ai tourné hier un bouton et dans mon salon, au milieu des mots et de la musique qui y flottaient encore, j’ai reçu les Nouvelles qu’une tour de contrôle invisible avait choisi pour nous, les millions d’anonymes, en ce tout début d’année neuve, de diffuser : des monnaies de singe, des bombes, des femmes perdues, des fous aux manettes et des océans de ciels pleins de vide, Un monde entrait chez moi sans la moindre nuance de rose ou de vert.

« Hors de chez moi! ai-je crié, hors de chez moi onde malfaisante et noire. Je ne chercherai pas à te convaincre que le monde est ceci ou cela, il est, tout simplement depuis la nuit des temps, de toutes les couleurs. Je ne chercherai pas à te faire changer, j’y ai déjà usé plusieurs vies.
Debout sur des barricades, j’ai porté des étendards et des convictions à pleins poumons.